Cette journée a commencé par une conférence de Baptiste Detombe, jeune écrivain, essayiste, diplômé de Sciences Po Bordeaux et de la Sorbonne en philosophie éthique et politique. Il est aussi l’auteur de L’homme démantelé. Comment le numérique consume nos existences. Et, par ailleurs, fonctionnaire au sein des institutions de la République.
Le thème traité ce 10 septembre était le suivant : Réussir sa vie commence par la vivre : résister à l’emprise numérique.
Nous remercions chaleureusement Baptiste Detombe pour son engagement, pour sa liberté de parole, ainsi que pour la clarté et la précision de son propos. Les nombreuses questions des élèves, en fin de conférence, ont témoigné de leur vif intérêt pour un discours davantage soucieux d’une réflexion sur la réalité de nos vies, que des poncifs habituels et opinions entendues.
Nous publions ci-dessous le message qu’il laisse aux élèves à la suite de la conférence. Encore merci Baptiste.
M. B.
Face au monde numérique : exhortation à vivre
Chères lycéennes, chers lycéens,
Vous êtes le produit d’un monde qui ne vous attend pas. Il n’a rien prévu pour vous aider à vivre. Si vous ne manquerez a priori de rien de matériel, vous n’avez pas hérité d’un sens prédéfini laissé à l’existence, d’un idéal vers lequel vous rassembler. Errer dans un monde qui ne tolère aucune direction imposée, c’est se voir l’héritier d’une immense liberté. Seulement, cette liberté se mue rapidement en angoisse, en sentiment d’impuissance et en anxiété généralisée. Vous êtes ainsi nombreux à subir une crise du sens, une crise de l’avenir, qui a été propre à toute génération, mais dont la puissance avait été atténuée par ce que les structures sociales proposaient : l’idéal permis par des partis politiques structurants, des religions ancrées offrant un cadre communautaire à l’existence, des lieux où se rassembler et croire collectivement dans des rêves marginaux. Ce vide social, culturel mais aussi mythologique a été supplanté par une autre proposition marketing : la poursuite du simple plaisir individuel et hédoniste.
S’il est possible de s’en satisfaire, les indicateurs de mal-être révèlent que la psyché humaine n’est pas conditionnée pour la société de consommation : nos besoins anthropologiques sont bien plus exigeants. En France, près d’un quart des jeunes de 15 à 29 ans présentent des symptômes dépressifs tandis que 45 % des adolescents seraient concernés par des troubles de l’anxiété. Ces données ne sont pas à prendre à la légère : elles témoignent d’une incompatibilité entre des nouvelles générations émergentes et ce monde qui nous a été proposé. A toute souffrance existe son remède, ou du moins son issue de secours, là est l’usage principal du monde numérique : fuir un vécu. Les réseaux sociaux, les jeux mobiles, le divertissement vidéo et même la pornographie ont eu pour principal intérêt de nous anesthésier. De nous faire oublier notre insatisfaction, de nous intégrer à un monde plus grand : celui du virtuel. Dans ses méandres nous pouvions espérer un plaisir infini, l’invention d’une nouvelle réalité, sous pseudonyme, la poursuite d’objectifs vains (compteurs d’abonnés sur les réseaux sociaux, trophées dans les jeux mobiles…), tout était fait pour nous divertir, c’est-à-dire capter notre attention, notre esprit, loin de notre propre vécu, de notre expérience sensible, de ce qui fait le sel de l’existence. Nous sommes devenus, malgré nous, prisonniers d’un syndrome de Stockholm, cette pathologie nous amenant à tomber amoureux de notre agresseur. Le smartphone a été adoré et adulé comme outil de fuite et d’oubli de soi, autant qu’il a été la cause de notre mal-être, de notre mésestime de nous-mêmes et de nos souffrances psychiques. Difficile positionnement que celui de la jeunesse au XXIe siècle.
Peut-être vous demandez-vous alors ce qu’est ce “sel” ? Vous le trouverez lorsque vous aurez accepté de vivre, lorsque vous aurez renoncer à vous écarter de l’existence pour ne pas avoir à en subir les difficultés. Notre monde souffre d’individus ayant un rapport passif à leur vie. Jean-Jacques Rousseau dans son livre L’Emile le disait bien : « Vivre, ce n’est pas respirer, c’est agir ; c’est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notre existence. » Devant nos écrans nous renonçons à l’usage de nos sens : notre toucher est désabusé par une surface plane et lisse, notre regard est hypnotisé au point de s’oublier lui-même, notre goût et notre odorat sont délaissés. Dans le même temps, notre corps, lui, reste immobile, inerte, nous adoptons avant l’heure l’état de dégradation physique qui précède la mort. Or, tout le combat de la vie réside dans le refus net de cette mort, et elle ne survient pas seulement lorsque le coeur s’arrête, mais bien aussi lorsque notre pensée se tue, notre volonté se meurt, notre sensibilité s’émousse… Dans un monde numérique marqué par la sur-stimulation permanente, notre sensibilité est déjà largement altérée. Cela peut vous paraître anodin, c’est pourtant toute l’intensité de votre vie qui se trouve menacée. Lorsque tout vous semble indifférent, rien ne vous touche, et si rien ne vous touche, vous n’êtes plus imprégnés par ce monde. A force de déserter notre monde, nous finissons par déserter notre propre vie. Heureusement pour nous, le monde numérique nous offre de quoi vivre à l’échelle industrielle par procuration ! Des influenceurs, certains amis, nous permettent de vivre leur vie par l’intermédiaire de l’écran. Nous n’y croyons jamais pleinement, mais nous gagnons au moins le luxe de ne plus avoir à penser à qui nous sommes et qui nous serons, ou plutôt, ne serons pas.
Il faut alors le dire : nous sommes les victimes d’une “grande migration”, migration qui n’est pas volontaire, mais bien subie. Migration d’un monde physique vers un monde numérique. A marche forcée, nous avons rejoint les plaines verdoyantes de l’utopie technologique. Seulement nous nous rendons désormais compte que l’Homme a besoin d’un lieu pour se reposer, se comprendre, s’enraciner. Il n’est pas de hasard à ce que nous vivons, mais bien seulement une industrie très puissante qui bénéficie des largesses et de l’aveuglement partiel de ceux qui sont censés nous protéger. Les meilleurs ingénieurs, psychologues et chercheurs en sciences cognitives sont ainsi réunis pour un but précis : s’assurer qu’à chaque bras de fer entre notre volonté et notre écran, notre volonté succombe fatalement. Jusqu’à présent le pari est plutôt réussi, la “captologie”, ou la science de la captation de notre attention est arrivée à un point de perfectionnement jamais atteint. Nous sommes les rats de laboratoire d’une expérience grandeur nature, et comme tout bon rat, nous n’avons pas eu notre mot à dire. Il nous a fallu accepter, sagement, et faire avec. Mais rassurez-vous : cela ne pourra pas durer.
Certes, ils ont détruit les lieux physiques où se retrouver, certes, pour certains l’envie de sortir est loin d’être évidente, pourtant, tout montre qu’un mouvement de contestation s’élève, et ce dernier serait a priori largement porté par la jeunesse : ainsi, depuis 2022, le temps passé sur les réseaux sociaux a commencé à décroître en Europe, la parabole ayant atteint son sommet. Et devinez quoi ? La génération Z est en première ligne et enregistre la plus forte baisse de consommation numérique. Dans le même temps, les “dumb phone” ou “téléphones idiots” ont le vent en poupe en particulier chez les jeunes. Un mot d’ordre semble ainsi sonner sourdement : l’aliénation technologique ne peut durer. La vie ne peut être hypothéquée ou mise entre parenthèses, elle doit être vécue ici et maintenant. Le phénomène de fond est bien là, le mal-être, l’insatisfaction, nourrissent ce ras-le-bol, la question demeure encore de savoir comment, concrètement, ce dernier va se muer.
Nous devons en effet rester lucide : le niveau de dépendance demeure à un point extrêmement élevé. Avec une consommation numérique de l’ordre de quatre à cinq heures par jour, pour un temps de lecture de 18 minutes en moyenne pour les 13-15 ans en France, nous voyons bien que nos pratiques culturelles ont si radicalement changé qu’il est difficile d’envisager des alternatives. 49 % des adolescents français abandonnent ainsi le sport à l’orée de l’adolescence, et la concurrence des écrans est loin d’être étrangère à ce mouvement général de repli. Vous l’aurez compris, l’écran est un trou noir qui absorbe continuellement ce que nous aurions pu faire de notre vie. Et pourtant je vous le dis, passer de manière transitoire par ce vide est le seul moyen de retrouver la saveur de l’existence. Ce sera douloureux, ce sera désagréable, mais on ne construit pas une existence sans passer par l’effort et la friction, malgré tout ce que nos cocons numériques aimeraient nous faire croire.
Très concrètement, il existe de nombreux moyens de se libérer d’une emprise que nous connaissons tous de manière structurelle : couper les notifications de l’essentiel de nos applications, être en silencieux ou en mode avion la plupart du temps, activer un filtre noir et blanc sur l’écran, désinstaller les applications qui absorbent notre temps sans contrepartie, délocaliser nos réseaux sociaux sur ordinateur afin d’être moins tenté de les consulter en permanence, utiliser une application de désintoxication numérique et enfin demander de l’aide à un proche. En effet, s’il y a bien une difficulté pour laquelle, de nos jours, toute forme de compassion est prohibée, il s’agit bien de l’addiction numérique. La souffrance qui découle de ce qui a été tant normalisé doit être acceptée en silence. Il faut serrer les dents car les alternatives n‘existent pas, il faut se résigner car “tout progrès se paie”. Ce mutisme est d’autant plus difficile que remonter aux causes, ici, le smartphone, est déjà difficile dans un monde qui aime à brouiller les pistes et créer des nébuleuses de complexité. Tout réveil, toutes ces actions, nécessitent une prise de conscience première : suis-je le maître de mon écran ou en suis-je l’esclave ? Peu d’entre-nous oseront privilégier la première option, la plupart de ces réponses seront le fruit du déni. Mais Jean Jaurès le disait à raison : “Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire.” Alors osons ! Osons dire ce qui est, osons avoir de courage de voir le réel tel qu’il est et non tel que nous aimerions le voir. Après tout, “la lucidité est la brûlure la plus rapprochée du soleil” disait René Char.
Vous arrivez aujourd’hui à l’aube de votre vie. Votre avenir est entre vos mains. Vos choix d’aujourd’hui seront votre route de demain. Faîtes en sorte qu’elle soit ascendante, car il n’est de valeur dans une vie qu’à l’accumulation d’efforts qu’il a fallu pour la construire. Il faut ce panache et ce toupet de vouloir changer le monde, avant que ce dernier ne nous change (ou peut-être afin qu’il nous change ?). Qu’importe que cela soit vain, parfois maladroit ou mal amené, à rester terrés on finit par passer à côté de l’essentiel : la ferveur d’une existence neuve à donner au monde. L’écrivain Georges Bernanos dans Cimetières sous la lune l’a très bien dit : “C’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale.” Passons de la fièvre du mal-être pathologique causé par le monde numérique à la fièvre tempérée par l’ardeur de vivre.
Baptiste Detombe